Répéter n’est plus jouer

& Miradores, de Francis Alÿs

Non pas sous l’effet du sang, mais d’un capteur. Voici la promesse du bracelet Polar sans écran; offrir une connexion « pure » au corps : suivant, mesurant, anticipant. Là où la montre connectée feignait le jeu, mêlant performance et distraction, cet objet assume sa gravité ; il ne distrait pas, ne joue pas. Sans écran, il n’oriente pas le regard, il l’éteint. Dès lors, rien ne s’interpose entre le corps et la donnée. Ce petit objet connecté dresse un corps calculant : le geste, la foulée, le souffle deviennent des données; l’effort une courbe.

© Polar

Ce sésame technologique – pour certains – reflète le monde dans lequel nous sommes précipités par le libéralisme technologique le plus absurde : déléguer à des machines le soin de se connaître soi-même. Cette promesse d’une transparence totale, d’une lecture linéaire et objective de soi, revient à ce que Michaël Foessel appelle une

« dissection de notre vivant à usage personnel »

Dans cette observation permanente de soi à travers le spectre des « données » la variation s’épuise. La vie numérisée est devenue une norme. Difficile d’ailleurs de résister à l’autorité d’une donnée, presque indiscutable, entièrement prescriptive. Le jogger qui compare son rythme cardiaque, s’apprête déjà à améliorer ses performances futures.

R.M. Kellogs, 1904

Qu’est-ce qu’une existence placée sous le signe d’un flux d’informations qui prétend déterminer la nature du sujet ?

Or, la répétition mécanique que portent ces objets s’est détachée de l’expérience. Ces objets connectés fabriquent des informations qui confondent la réalité présentée comme objective, alors qu’orientée par une décision arbitraire. Seul ce qui est mesurable existe. Autrement dit, ce n’est pas la mesure qui est fausse mais la confusion entre la mesure et le réel lui-même. Car la mesure est une représentation, une quantification, une modification du réel. Un simple coup d’œil à son bracelet ne suffit pas pour accéder à ce qui est donné dans le réel. Le donné sensible, excède toujours ce que nos habitudes de pensées et nos instruments peuvent saisir.

Les Temps Modernes de Chaplin

A cet égard, les objets connectés sont des machines qui ne prolongent pas notre perception mais qui entravent l’accès à une réalité plus abondante et protéiforme. Nous n’incorporons plus, nous reproduisons ; nous quittons le champ du vivant pour entrer dans celui du calcul. La répétition, vidée de sa charge d’épreuve, n’est plus qu’une maintenance du vivant. L’habitude ne relie plus, elle automatise.

Ce qui, chez Deleuze, relevait d’une « synthèse passive » – la transformation du passé en réflexe présent – devient aujourd’hui une opération mécanique : un transfert de données entre l’humain et sa prothèse. La fluidité du vivant – celle discutée par Heraclite, πάντα ῥεῖ (« tout s’écoule ») s’efface au profit d’une fluidité calculée, faussement dynamique. Le flux hériclitéen devient un fluide inerte, se comporte presque comme un fil solide : la répétition n’y engendre plus la transformation, mais un aplanissement.

Il devient un corps sans mémoire, incapable d’être réceptif au sensible. Le bracelet sait tout de nous, mais nous ne nous souvenons plus de rien. Ce bracelet électronique est une main qui s’observe battre – et dans ce battement, on ne sent plus la vie : on la compte. Et si l’on veut éviter que ce langage deviennent celui de toutes nos expériences, il faudra réapprendre à percevoir l’infranumérique, ces variations minuscules, spontanées, ces écarts ténus où le réel vit encore

© Francis Alÿs

On pense à Miradores (2008) de Francis Alÿs : sur les deux rives du détroit de Gibraltar, des hommes répètent un même geste, celui de regarder au loin. Rien ne passe et pourtant sous s’éprouve. L’atmosphère, le souffle du vent, le frémissement des vagues, instaurent un dialogue silencieux curieux, entre deux mondes que tout sépare. Cet acte contemplatif dépourvu de finalité, offre pourtant la possibilité d’une alliance humaine, d’un contact tacite.

Miradores, Alÿs

Là où le monde numérique nous fige, nous fait pénétrer dans sa stérilité, Alÿs redonne une valeur à la contemplation, le pouvoir de l’attente, du rien. Le pouvoir de quelque chose qui échappe au calcul; un geste qui ne “produit” rien sinon la possibilité du sensible. Ces regards immobiles, ces présences humaines suspendus à la ligne bleue de la mer, actualisent ce que les objets connectés abolissent : l’expérience du temps intime, opposé au modèle physico-mathématique, linéaire et abstrait. 

Miradores, Alÿs


Ancien étudiant en philosophie, Arsène Ferret envisage l’actualité sous un angle personnel, nourri par la réflexion et l’expérience du sensible. Dans un monde qui ne cesse de nous parler jusqu’à faire dysfonctionner notre propre pensée, l’écriture est pour lui une manière de reconquérir un espace de calme — d’habiter un monde plus incarné. 


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