En mai dernier, je me suis rendue dans l’atelier de Joseph Ducloux, peintre autodidacte. Intriguée par la composition minutieuse de ses toiles, j’étais curieuse de le voir à l’œuvre. Au moment où nous nous sommes rencontrés, il travaillait sur Portrait de ma grand-mère et Bonsaï une toile représentant la dite dans son appartement. Je lui ai posé quelques questions pour qu’il se raconte.

Ton premier souvenir avec la peinture?
L’odeur de térébenthine dans l’atelier de ma grand-mère. Les premiers cours qu’elle me donna. Apprendre les bases dans un domaine si ancien et riche est quelque chose de très ardu et intimidant. Comme apprendre le solfège j’imagine. Mais je lui en serai éternellement reconnaissant.
Qu’aimes-tu peindre?
J’aime peindre l’être humain et en particulier le portrait, les expressions. Il faut que je connaisse un minimum mon modèle pour trouver un aspect particulier à travailler.
Je me rends comte que le design m’influence beaucoup. Les toiles à venir auront d’ailleurs plusieurs points de contact avec le cinema, la scénographie et le design. Comprendre les canons de l’époque, les retranscrire, que ça passe à travers moi.
Comment perçois-tu le peintre contemporain?
Difficile de répondre à cette question. Il n’y a plus de canons officiels, juste des modes et tellement de styles différents…
Si tu pouvais rencontrer un artiste, qui serait-ce? Pourquoi?
Peut-être Kubrick! Mais il m’aurait sûrement intimidé. Alors il faudrait que je sois invisible et que je puisse remonter dans le temps. Je me serai dissimulé sur le plateau de tournage de 2001, entre les collections de design avant-gardistes: quelles étaient ses discussions avec les décorateurs et techniciens? Avec la Naza, avec qui il a collaboré. En fait j’aurais aimé être dans sa tête.
Un tableau que tu peux regarder pendant des heures?
La muette de Raphael. Le portrait d’une femme noble anonyme, simplement de trois quart, un fond presque noir. Le regard, le positionnement des mains et une sobriété implacable. Face à ce genre de tableau, il est inutile de connaître l’histoire de l’art, la bible où la littérature. On est simplement en face d’une présence silencieuse qui nous scrute. C’est ça qui m’attire dans un bon portrait : lorsque le particulier rejoins l’universel.

Cite moi un livre que tu apprécies beaucoup en ce moment
Le roman de Grossman, Vie et destin que j’ai terminé l’année dernière (je ne dirai pas quand je l’ai commencé..). J’ai aimé ce bouquin car avant de parler de la guerre, il parle du peuple. C’est comme s’il avait le projet fou de tous les faire parler un par un, de les faire chanter, corps après corps. Qu’est-ce que c’est beau car il ne fais jamais de généralités. Il n’est à aucun moment question de comprendre le monde mais plutôt de le rencontrer, de le sentir. Ça me parle évidemment…
Quels sont tes projets futurs?
Je travaille dors et déjà sur une importante série de tableaux sur le thème de la fête. La fête, je l’organise en partenariat avec d’autres artistes variés: designers, metteurs en scène, danseurs, musiciens et autres vont réfléchir avec moi à faire émerger une énergie particulière, une transe collective pour une soirée qui aura lieu à Paris.
Je compte en tirer une tonne de photographies qui serviront de base à un travail de peinture.
Parle nous du tableau sur lequel on te voit travailler dans la vidéo (ta grand mère)?
Maintenant que la toile est terminée, je pense être plus lucide sur mes motivations à peindre ce sujet. Je crois que c’était pour marquer la fin d’une ère. En tant qu’autodidacte, j’ai pris le travail du peintre figuratif très au sérieux et de manière très littérale peut-être. Comme si j’avais besoin de me prouver que je savais peindre en quelque sorte. J’ai passé plus de six mois à réaliser cette toile. Maintenant qu’elle est terminée et sortie de ma tête, je la regarde avec moins de dureté. Mais que dire de plus? C’était une étape. Je ne sais pas où je vais et d’ailleurs je ne cherche pas à le savoir.
Pourquoi accorder autant d’importance aux détails dans tes tableaux?
Ma folie à moi, c’est de me perdre dans le détail. Oublier la productivité. Rendre tout sur la même échelle d’importance. Quitte à prendre la peinture au premier degré, autant y aller jusqu’au bout! Au bout de quelques heures à peindre scrupuleusement une poignée de porte, en traquant le moindre reflet, glacis après après glacis; vient un moment où je perds complètement pied. C’est cet état de perte de contrôle qui est particulièrement addictif.
J’aime dissimuler la touche du pinceau. Je procède par fines couches de glacis. C’est apparu assez naturellement. Ce qui m’intéresse dans la peinture, je crois que c’est surtout cette question de l’attention. C’est un mot que j’utilise beaucoup car il n’implique pas de séparation entre l’observateur et l’observé.
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Merci beaucoup à Joseph pour son implication dans ce projet. Hâte de voir la suite!

