Amalia Khalifa : quête, énigme et contemplation

J’aurais mis trop de temps à écrire ce billet sur Amalia Khalifa, jeune artiste et étudiante aux Beaux-Arts de Paris. Nous nous sommes retrouvées aux Arches Citoyennes dans le centre de Paris l’une des premières chaudes journées de 2025; et le début des beaux jours semble déjà si loin… Pour autant, il peut arriver que le phénomène de maturation qui accompagne une écriture qui tarde, serve au propos de l’artiste. Et parfois, le temps permet également de porter un nouveau regard sur les oeuvres d’une artiste; ce fut le cas ici.

Ayant également, entre notre première rencontre et la première version de l’article, réalisé et produit la première vidéo dans un atelier d’artiste j’ai proposé à Amalia de participer à cette nouvelle lignée artistique du Garaage. Projet qui lui a plu, qu’elle a accepté. Je la remercie une seconde fois pour sa confiance et sa gentillesse. Je me dois de partager cette anecdote tout de même : les deux fois où je me suis rendue aux Beaux Arts filmer des peintres, les deux étaient super enrhumées !

J’ai découvert le travail d’Amalia au cours d’une exposition à Paris produite par le collectif Ça va pas trop mal aux Amarres. Ce qui a attiré mon attention, c’est l’originalité de ce que l’artiste présentait en réponse au thème de l’exposition Alors, c’était comment ?, sur le souvenir.

Amalia Khalifa, Mémoires. Deux pièces présentées lors de l’exposition collective « Alors c’était comment? » en 2024. Photo courtesy of the Artist.

Ces photographies sont vivantes. Lorsque l’on regarde la photographie de droite, se positionnant bien en face, on voit un paysage pris à l’argentique plutôt classique, du haut d’une colline surplombant une ville. Il suffit pourtant de faire un pas vers la gauche pour commencer à apercevoir la dimension spatiale et métaphorique de la pièce : tout change. Amalia a choisi de montrer un souvenir photographique comme trace d’un lieu visité, sans pour autant taire ces petits instants qu’une question comme « alors c’était comment ? » ne peut couvrir. A l’inverse de la « preuve » d’un lieu visité, d’une photographie presque documentaire, la trace peut être altérée par le temps qui passe. Ces concepts de trace, d’altération, de déplacement ont largement été discutés en psychanalyse dans les écrits freudiens sur le rêve.

A la question « c’était comment », c’est comme si Amalia répondait en disant « regarde ! ». Dans Mémoires l’artiste oppose la photo à l’image, avec ce processus argentique lent et précieux masquant l’instantanéité du Snapchat qui a comme vocation de n’être joué qu’une fois. Fast.

J’ai eu envie de comprendre comment Amalia travaille. La rencontre avec un artiste est avant tout la rencontre avec un autre humain et s’il y a trois mots qui me semblent bien synthétiser comment Amalia existe dans son art c’est quête, énigme et contemplation

QUÊTE; et non-lieux

Depuis son arrivée aux Beaux-Arts de Paris, Amalia pratique principalement peinture et photographie. Assez rapidement, elle se met à combiner ces deux techniques les faisant régulièrement dialoguer : elle peint ce qu’elle photographie ou inclue ses photos dans ses tableaux.

Avec cette pratique double naissante, l’artiste se questionne. Comment le réel et l’imaginaire peuvent-ils cohabiter? Vers où se tourne son regard ? Le sujet a-t-il une fin ? Comment conjuguer la platitude de la photographie avec la texture de la peinture ?

Amalia Khalifa, deux photographies prises à l’argentique

Ces allers-retours entre différents médiums sont caractéristiques de la pratique d’Amalia. Rien qu’en visitant son atelier, vous comprenez que la jeune artiste jongle avec plusieurs matières : planches de bois, résine, peinture, empilements de tirages sur bois sont éparpillés.

Ce qu’elle remarque au fur et à mesure de sa pratique, c’est que son œil est porté vers différents espaces qu’elle qualifie « d’entre deux »… des « non-lieux ». Ces lieux brouillent les codes : on s’y situe, sans trop s’y situer. On n’y est ni désorienté, ni certain. Cela m’a fait penser au concept d’espaces liminaires, soit ces espaces presque vides, étranges, souvent surréalistes dans lesquels on ne se sent pas à l’aise. La similarité entre les deux concepts et l’absence de réponse.

Amalia Khalifa, photo prise à l’argentique ayant inspiré Grand Bleu. Photo courtesy of the artist.
Amalia Khalifa, Grand Bleu, huile sur toile. Photo courtesy of the artist.

Son échange à Chicago en 2024 fait beaucoup évoluer son regard sa pratique artistique. Elle y apprend notamment le tirage sur d’autres matières que le papier – par exemple le textile.

Ce qui lui servait de base à sa peinture, commence à exister à part entière. La photo et la peinture se brouillent, se confondent et elle me dit que ces essais marquent surtout le passage d’une peinture figurative à un résultat tendant davantage vers l’abstraction. Il n’y a plus de limite entre la toile et la photo; quelque part ses oeuvres deviennent « non -lieux ».

Elle tire ses photographies sur du marbre, du bois, les mêle à sa peinture, et cherche toujours à expérimenter. Il ne semble jamais y avoir de fausse route; même quand je lui demande si ça lui arrive de ne pas finir une toile, Amalia me montre une gigantesque toile très travaillée; pas ce à quoi on s’attend pour une toile abandonnée. Bien qu’elle me parle de non-lieux, tout semble toujours mener quelque part. Il n’y a pas d’élément isolé dans son travail.

Amalia Khalifa, Le radeau des étoiles, huile sur toile (160x130cm) – 2024

Ci-dessus un de ces tableaux avortés. Lors de ma visite dans son atelier, je lui ai demandé si je pouvais voir Le radeau des étoiles. On le voit davantage dans la vidéo que j’ai réalisé, mais j’apprécie particulièrement le détail des expressions de chaque pêcheur sur le bateau. Le paysage derrière m’a rappelé les abysses que sculpte Michel Ocelot au début d’Azur et Asmar.

Énigme; et héritage

Se rapprochant de son diplôme, Amalia a récemment emprunté une nouveau piste de recherche. Ayant décidé de traiter la question de l’héritage familial comme sujet de mémoire, l’artiste a commencé la production d’un corpus d’oeuvres visant quelque part à redonner une silhouette, une forme à ces non-lieux. Ses non-lieux.

Comme moyen d’expression la photo et la peinture évidemment mais également l’écriture, les peintures-objets et la vidéo! Inspirée par son histoire personnelle, c’est le défi du gradient de Ribot par le moyen artistique.

Ce qui a fait naître cette envie de s’intéresser à son histoire, ce sont ces non-dits transmis, hérités. Il est délicat de trouver les mots justes pour en parler alors j’emprunte ceux d’Amalia – concernée – qui sait en parler mieux que quiconque.

Se raconter est plus difficile quand on a des origines multiples, et que les générations passées et leurs histoires se sont entrechoquées. « Certains traumatismes ont mis à mal des parts de notre identité familiale », me dit-elle. Me vient alors à l’esprit Spectre : Sanity, Mandes & the Family, ce film de Para One (alias Jean-Baptiste de Laubier) découvert par heureux hasard au cinéma rue des Écoles dans lequel le réalisateur-aussi narrateur découvre tout un pan de son histoire familiale après le décès de son père en tombant sur un carton de cassettes personnelles.

Peut-être que c’est précisément en cela que Para One et Amalia Khalifa diffèrent : Amalia ne cherche pas à faire savoir. J’ai plutôt l’impression qu’elle cherche la teinte d’une histoire sans forcément en révéler le contenu. Une couleur, un sentiment, une émotion. Lorsqu’elle me montrait ses tableaux, ils ne représentaient jamais quelque chose de fini. Uniquement une surface de projection que j’étais libre de discuter.

Amalia Khalifa, Sans titre, peinture à l’huile sur bois et transfert – 2025

Sur la peinture ci dessus que Amalia qualifie de « peinture-objet », on voit un bout de chambre. Une tranche de ce qu’il y a de plus intime. C’est au visiteur de la déchiffrer. Que ce fragment de vie soit regardé, naïvement, proche de l’intuition.

Contemplation; et vidéo

L’oeuvre riche d’Amalia me rappelle les narrations doubles de certains peintres comme Merveille Kelekele. Il y a un jeu auquel on peut se prêter face aux tableaux d’Amalia : chercher la photo. Remarquez vous la photo transférée dans l’oeuvre présentée ci-dessous?

Amalia Khalifa, Au delà du désert, huile, fusain, transfert d’image et bombe sur toile. Photo courtesy of the artist.

Panofsky parlait de contemplateur naïf et Amalia pousse presque à cette posture régressive.

C’est à mon tour de vous inviter à contempler la vidéo ci-dessous sur Amalia dans son atelier. Merci encore à elle pour son implication et sa gentillesse !!

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