PAR CHARLES GAUCHER
Lorsque Gaïa m’a parlé du thème de la « répétition », je ne savais pas encore quelle direction prendre. Le sujet, vaste, risquait d’ouvrir sur des pistes trop évidentes. Pourtant, un souvenir s’est imposé à moi : une image aperçue lors d’une visite d’atelier aux Beaux-Arts de Paris.
Je connais Yeva Khrapova depuis un an, et j’ai pu observer l’évolution de sa pratique – un travail qui s’est épuré, gagnant en contraste, en éclats lumineux, en suggestion plus qu’en figuration nette.
Au sein de l’atelier de Tim Eitel, Yeva explore les moments qui constituent son identité et sa mémoire. Ses œuvres sont empreintes de nostalgie, mais jamais de gravité. Parmi celles qu’elle a eu la gentillesse de me montrer, une petite toile m’a marqué : une jeune fille en tenue de gymnastique.
Cette image m’a immédiatement évoqué l’effort, la précision et la stabilité exigés par la répétition du geste gymnique – une boucle bouclée, presque littérale. Par la répétition de ses coups de pinceau, Yeva parvient à nous plonger dans la notion même de répétition : à la fois sujet, méthode et vérité du travail artistique.
Cette petite toile est devenue le fil conducteur de notre échange. Yeva y évoque sa foi dans le processus, au cœur de sa pratique de peintre – non sans rappeler, justement, la rigueur de la gymnastique.
Entretien avec Yeva Khrapova

Charles Gaucher : Bonjour Yeva. Dans cet article, nous nous intéressons à la notion de répétition. Je me suis souvenu de cette toile que tu as peint : une jeune fille en pleine répétition de gymnastique. Peux-tu nous raconter l’histoire derrière ce travail ?
Yeva Khrapova : Ce tableau est inspiré d’une photo prise par ma mère, lors de ma toute première répétition de gymnastique. C’était un moment très fort. Je n’ai pas cherché à peindre la scène de manière détaillée, mais plutôt à en capter l’essence, à en déposer le souvenir sur la toile. Une photo fige une seconde ; moi, j’essayais d’en saisir l’émotion, l’excitation de ce moment où je me projetais dans la gymnastique rythmique. C’est aussi une vision de ma mère, puisque c’est elle qui a pris la photo – et cela a beaucoup d’importance pour moi. J’ai voulu retrouver l’atmosphère du gymnase, du studio, de l’équipe dont je faisais partie. Nous étions très jeunes, trois ou quatre ans à peine. Nous ne pensions pas à l’avenir. Nous étions simplement dans l’instant, vêtues de nos tenues, concentrées sur le geste.
Quand as-tu réalisé cette peinture ?
Je l’ai peinte à mon arrivée aux Beaux-Arts. J’étais alors en phase de préparation, et utilisais des photos de mon téléphone comme des fragments de mémoire – une manière d’apporter un peu de profondeur, de familiarité, dans un Paris qui m’était encore inconnu.
C’était, d’une certaine manière, une répétition pour les Beaux-Arts ?
Oui, je crois. Les entraînements de gymnastique m’ont beaucoup appris. Se préparer pour les Beaux-Arts, c’était aussi une forme de répétition. Je travaillais tous les jours, non pas deux heures, mais huit : je dessinais, je peignais, je faisais mes recherches.
Vois-tu des liens entre la gymnastique et la peinture ?
Oui, clairement. C’est une question de stabilité, de constance. Dans les deux cas, il faut travailler chaque jour. En peinture, le processus compte plus que le résultat. En gymnastique, on vise les médailles, le podium ; mais dans l’art, c’est la pratique elle-même qui importe. Aujourd’hui encore, je travaille de manière répétitive : je fais un dessin, puis le reprends, puis le redessine. L’image devient peu à peu la nostalgie elle-même. J’aime travailler à partir de ce que je connais – des personnes, des matières, des souvenirs familiers – des choses avec lesquelles j’entre vraiment en résonance. En gymnastique, je répétais sans cesse les mêmes mouvements pour m’améliorer. C’est exactement la même chose avec la peinture.

Cet article a été écrit par un collaborateur et ami du Garaage, Charles Gaucher. Journaliste et critique d’art écrivant pour des médias tels que Art Lantern, The Art Newspaper ou encore La Perle, Charles est passionné d’art contemporain et l’exercice de traduire une exposition en un billet critique. Plus récemment il s’est mis à réaliser de courtes vidéos que je vous encourage à aller regarder. Il a rencontré l’artiste Yeva Khrapova et lui a posé quelques questions afin de comprendre comment son travail pouvait s’inscrire dans l’édito du mois sur la répétition. Merci à lui d’avoir joué le jeu et pour sa gentillesse.
Pour suivre le travail de Yeva, c’est ici : instagram, site internet.
Pour suivre le travail de Charles c’est ici : Instagram.

