Café Müller, quand le corps répète

Ce billet est au sujet d’une chorégraphie de Pina Bausch représentée pour la première fois en mai 1978 : Café Müller.

Sur Pina et la construction de Café Müller

Pina Bausch (1940-2009) était une danseuse et chorégraphe allemande. Fondatrice de la compagnie Tanztheater Wuppertal ; elle est reconnue comme étant l’une des principales figures de la danse contemporaine. Elle est fondatrice d’un mouvement éponyme à sa compagnie : la danse-théâtre qui utilise l’expressivité et la théâtralité dans l’écriture chorégraphique. C’est le théâtre par le corps. 

J’ai choisi de parler de cet extrait car il est lui même extrait d’une pièce qui est la répétition d’un souvenir de Pina Bausch enfant. Elle grandit à Solingen dans le bar-hôtel de ses parents où elle passe beaucoup de temps à observer les clients cachée sous les tables, une activité qu’elle qualifia de « belle et captivante » dans une interview. 

Dans un bar-hôtel jusqu’à tard la nuit, une enfant cachée sous une table qui observe ce qui se passe avec ses yeux d’enfants. Une trentaine d’année plus tard, née la pièce Café Müller, qui se déroule dans cette même pièce aménagée quelque peu différemment. 

Aquarelle faite par Rolf Borzik – Zeichnung: Rolf Borzik © Pina Bausch FoundationUrheberrechtlich geschützt. Alle Rechte vorbehalten.

On doit le décor et les costumes à Rolf Borzik, grand ami de Pina Bausch pendant un temps et jusqu’à son décès prématuré. Voici ce qui est dit sur ses sept années de travail ensemble, sur le site de la Fondation Pina Bausch : 

«  Il a créé des décors qui annulent la chronologie des événements, envers et contra la fugacité et l’éphémère. La plupart du temps, les lieux où se déroule l’action se sont transformés pendant la pièce. Réciproquement, les danseurs portent souvent sur eux les traces des matériaux. (…) Ce sont des espaces qui enregistrent les traces du temps. (…) Ils consignent précisément le drame quotidien de l’existence. » 

Texte de Norbert Servos traduit par Marion Fournier 

Il y a une répétition à l’essence même de cette pièce. Freud parle du premier souvenir qu’on a de notre enfance comme « souvenir-écran ». Ces souvenirs sont le témoin des impressions sur lesquelles s’est dirigé l’intérêt de l’enfant. Le théâtre-danse est le théâtre de l’impression laissée au spectateur qui lie les différentes scènes entre elles – par la libre association, par impression. 

On comprend que le regard porté par Pina ici est double; elle construit avec la répétition de ses souvenirs une pièce jouée par des corps d’adultes.

Le couple dans Café Müller

La pièce parle de l’échec de l’amour, des tentatives de rejoindre et communiquer avec l’autre et l’impossibilité d’y parvenir. On voit six danseurs sur scène au maximum, ce qui est peu comparé aux autres pièces de Pina Bausch. Rolf Borzik dont il est question un peu plus tôt dans cet article, a un rôle sur le plateau.

« Une grande salle, délimitée par trois murs, est emplie de chaises et de tables. Au fond, côté jardin, une porte vitrée donne accès à une porte à tambour. Deux autres portes vitrées permettent les entrées et les sorties de chaque coté de la scène. »

Geisha Fontaine dans Les danses du temps (2018)

Le couple est dansé par Malou Airaudo et Dominique Mercy. Tout au long de la pièce, ces deux danseurs se saisissent, s’étreignent, se frappent, s’éloignent. Leurs corps n’y arrivent pas. Un troisième danseur essaye de les aider : Jan Minarik — que l’on voit d’ailleurs dans l’extrait choisi. Il y a comme l’urgence que ce couple soit ensemble. L’extrait choisi est la démonstration de ces tentatives répétées et de leur échec. Surement devenu un morceau d’anthologie, on y voit Minarik qui désenlace Airaudo et Mercy, réunit leurs bouches, dépose la femme dans les bras de l’homme et s’éloigne. Mais la femme ne tient pas dans les bras de l’homme et elle tombe. Il n’y a pas de musique à ce moment là de la pièce et on entend le corps qui tombe. Jan Minarik revient, recommence et s’éloigne à nouveau. La femme tombe. Cette même scène est répétée neuf fois. 

Capture d’écran du passage dont il est question ©Droits réservés à la Fondation Pina Bausch

Au bout de neuf fois, Minarik arrête son intervention et les continuent cette chorégraphie comme s’ils ne se souvenaient que de ça. Pour Freud, c’est la compulsion de répétition, l’obligation de rejouer ce que l’on connait, incapable de faire autrement. 

« La répétition ne change rien dans l’objet qui se répète, mais elle change quelque chose dans l’esprit qui la contemple. »

Pina Bausch

Dans Café Müller, la répétition prend sens en elle-même et souligne l’impossibilité de faire autrement. Avec un rythme souvent crescendo, la répétition exacerbe la tension entre ce qui se passe et ce qui n’advient pas jusqu’à l’épuisement physique. Jusqu’à ce que le corps ne puisse plus supporter, vidé, fatigué. « La force de cette chorégraphie réside dans l’équilibre entre expressionnisme et ambiguïté » écrit Geisha Fontaine dans son livre. 

Pour finir…

Café Müller fut l’une des rares chorégraphies dans laquelle Pina Bausch dansa. Elle dansa cette composition jusqu’à un an avant sa mort. Parmi les choses qui m’ont marqué sur cette femme, c’est la manière dont elle composait ses danses. Elle dit de ses interprètes qu’ils « sont meilleurs quand ils sont eux mêmes » et que la « réalité ne peut plus toujours être dansée ». À partir de 1977, la chorégraphe allemande modifie totalement son processus de composition. Elle demande à ses danseurs de parler de répondre par le langage ou le geste aux divers questions qu’elle leur pose. Comment t’es tu senti lors de ton premier amour? Qu’est ce qui vous donne soudain l’envie d’uriner? Elle assemble ensuite ces morceaux pour en créer une pièce comme un artiste ferait du collage. 

Pina cherche à dérouter le public et le fait d’être sur scène permet d’être au plus proche des réactions du public. Cette façon de travailler fait penser à la Nouvelle objectivité — observé en peinture entre les deux guerres mondiales — qui ne cherchait pas à masquer la réalité mais plutôt à la montrer de façon exagérée. La répétition est un moyen propre à Pina Bausch pour arriver à cette exagération de la banalité pour la rendre pathologique, différente. On retrouve également, et je finirai là dessus, une répétition dans les sujets qui intéressent Pina ; les relations interpersonnelles et sociales dont il est question dans la majorité de son oeuvre. 

« La chorégraphe fait basculer les grands événements réels (l’Histoire) dans la subjectivité, et les petites anecdotes quotidiennes dans la réalité du monde. »

Geisha Fontaine dans Les danses du temps (2018)