Que ça chante en enfer !

Les onze comédiens du Conservatoire de Pantin Marie Exbrayat, Eli Fraysse, Margaux Ignesta, Esther Jallade, Jeanne Landreau, Enora Le Grand, Zélie Lejeune, Alexis Louet, Manon Roux, Yasmina Schindele et Idris Tararbit jouaient lundi dernier dans Les Grenouilles d’Aristophane dans le cadre d’un chantier de création. Accompagnés par Estelle Joubert, Macha Cottel et Boris Jacta dans la mise en scène, c’est une adaptation contemporaine de cette pièce datant d’il y a 2500 ans qu’ils ont choisi de présenter à l’occasion de trois représentations franciliennes. J’ai eu la chance de voir cette petite troupe jouer au Théâtre Berthelot à Montreuil.

Cette pièce comique raconte l’histoire de Dionysos, dieu de la fête, et de son ennui. Ne trouvant plus aucun poète divertissant chez les vivants, ce dernier décide de partir pour l’Enfer, demeure d’Hadès, afin de ressusciter son poète et ami : Euripide. Accompagné de son porteur Xanthias, la quête sera semée d’embuches. Nous devons le titre de la pièce « les grenouilles » à la scène du passage du monde des vivants à celui des morts, assourdissante du fait des croassements des amphibiens; en symphonie avec la célèbre musique Outta Space de The Prodige.

La force de cette pièce de théâtre est sans doute son rythme. Chaque comédien incarne plusieurs rôles successivement, exigeant une certaine concentration de la part du public, facilitée par des transitions habilement amorcées à l’aide de costumes distinctifs et de signes simples. Par exemple, Xanthias serviteur de Dionysos, a un sac épais sur le corps qui semble l’écraser. Ou encore Euripide, au nom quelque peu compliqué, est étiqueté de son prénom : pas de doute; c’est écrit dessus !

Cependant, le fait que les comédiens échangent leurs rôles peut faire germer dans l’esprit du spectateur la possibilité d’une comparaison. Qui était meilleur dans ce rôle? pourquoi? Mais le plaisir de jouer se ressent chez chacun tentant de maintenir l’illusion théâtrale. Le quatrième mur est fragile; en arrivant dans la salle de spectacle les comédiens sont présents dans le public. Dionysos alors joué par Alexis Jouet rôde parmi les spectateurs, vêtu d’un tissu léopard, d’une paire de lunettes de soleil, d’un gourdin et d’une paire de talons. Qu’il est hautain! Que j’aime son attitude snob!

Bertolt Brecht disait que le meilleur spectateur au théâtre est celui qui fume un cigare car bien que disponible à ce qui se joue devant lui, il ne s’abandonne pas. Je n’ai pas fumé au théâtre l’autre soir; mais j’ai beaucoup ri. Et ce fut une autre façon de ne pas m’oublier pendant cette représentation. Idris Tararbit monte sur scène avec cet énorme sac sur le dos après Zélie Lejeune et j’en oublie que mon voisin renifle bruyamment. Puis Xanthias scande « bagages bagages » sur l’air célèbre de Desireless – et je ris! Nous rions tous!

Enfin, la pièce se conclue en enfer lorsqu’Euripide et Eschyle s’affrontent à l’occasion d’un « battle » pour savoir qui mérite sa place aux côtés de Dionysos. Je me dois de souligner la performance des deux comédiennes Margaux Ignesta et Enora Le Grand qui accompagnés du choeur, se sont adonnées à un bouquet final pétillant.

Cette adaptation des Grenouilles est une réussite. Elle parvient à moderniser une pièce antique avec des costumes et une mise en scène habile, tout en respectant son essence antique primaire. La quête du divertissement deviendra elle même le divertissement; rappelant quelque part une des fonctions de l’art : se divertir afin d’échapper à sa l’ennui, au vide. Si on a bien appris quelque chose, c’est qu’il semblerait que ce mal touche aussi les dieux immortels…

Merci !

Gaïa Tourpe