Jules Prodolliet, le fantasme du peintre

J’ai souhaité m’entretenir avec Jules Prodolliet à propos de sa peinture après être tombée sur l’un de ses articles. N’est ce pas chose inhabituelle de découvrir un peintre après la lecture d’un de ses textes? D’être intéressé par une image après en avoir lu une traduction écrite? Jules a écrit “L’importante déformation du corps n’enlève rien à l’humanité. Au contraire leur langage semble d’autant plus brut de décoffrage, bien vivant; on les entendrait presque s’engueuler d’un bout à l’autre de la pièce.” et j’ai eu envie de voir ce qu’il produisait.

J’aime aborder l’art de cette manière : questionner le processus de création, non pas uniquement l’œuvre finie. Y aurait-il une bonne manière de parler de peinture? C’est l’essence même du projet du Garaage, : valoriser l’humain dans l’oeuvre. Singulariser l’artiste. Faire parler celle ou celui qui tient le pinceau en main. 

J’ai cru pendant un temps que chaque artiste pouvait d’une manière faire corps avec son art; je ne dirai pas que c’est le cas de Jules Prodolliet. 

Autoportrait à la plante, huile sur toile, 97 x 73 cm 2022

Jules Prodolliet est un peintre suisse né en 1995 et qui a commencé son parcours d’artiste non pas en pratiquant mais en pensant la peinture. Riche de ses années d’études en philosophie et d’histoire de l’art; son empreinte artistique est marquée par cette intellectualisation; cette sur-réflexion des arts picturaux.

Devenir peintre était une décision. Proche d’un groupe de lecture composé de plusieurs artistes, Jules me dit être devenu peinture parce que c’était le seul médium qui n’était pas représenté dans son cercle. Peu de temps après, l’année 2020 que l’on ne présente plus : Covid étant, il est contraint à se confiner avec son meilleur ami Côme Wahlen dans une grande maison. Il se trouve que le hasard n’existe pas, ou peu car Côme est peintre. 

Les deux amis passent leur temps à peindre; moment important durant lequel Jules prendra vraiment goût à l’exercice commençant par imiter la technique de son meilleur ami. 

Ci dessus, de gauche à droite Lausanne I et Lausanne II, huiles sur cartons entoilés, 46 x 38 cm 2024

Cette notion de mimétisme, d’imitation est très importante dans le processus créatif de Jules Prodolliet. Ayant été habitué à décortiquer, étudier les gestes de plusieurs grands peintres qu’il surnomme ses “maîtres”, c’est en s’efforçant dans un premier temps de reproduire ce qu’il voit que le peintre en lui se met à exister

J’aime l’idée d’un panthéon de peintres comme habitant son esprit. Perméable et sensible, le peintre s’est toujours laissé traverser par la peinture. Cette intensité qui le caractérise, se reflète dans sa peinture.

Dans un monde où l’art est devenu image, Jules ne cherche pas à attirer avec une peinture proposant sujet ou technique nouvelle.

Son approche se veut classique avec un apprentissage directement inspiré de ce panthéon de peintres devenus classiques. Ce qui le différencie n’est pas sa technique mais l’énergie qu’il met dans chacun de ses tableaux; je reviendrai là dessus dans un moment. Puisque la technique reste tout de même intéressante, je demande à Jules son processus créatif. Ce dernier iommence avec un croquis inspiré de la réalité, qu’il agrémente ensuite d’éléments imaginaires. Lorsqu’il se met à peindre, ce n’est pas l’harmonie colorimétrique qu’il cherche mais plutôt la création d’une ambiance.

Titre et dimensions inconnues, 2021

Ci dessus, un paysage sur lequel on voit au centre un arbre et ce qui pourrait être une montagne au fond à droite. On peine à situer où chaque élément se trouve donnant à cette scène une ambiance particulière presque de “familière étrangeté”. Jules Prodolliet joue avec nos sens employant ces couleurs si marquées comme le bleu et le rouge pour en détourner l’attribution classique : le bleu n’est peut être pas de l’eau, le rouge n’est peut être pas du feu… 

L’expressivité de chacune de ses toiles est le fruit d’un long travail.

Pourtant, Jules me parle de cette tension caractéristique de son travail, cette balance entre accident et programmation ; d’ailleurs on ne jamais si on fait le bon choix, avant de le faire. Ne s’agit-il pas de la doctrine même de l’existentialisme? Quand le choix semble avoir été le bon, le peintre s’apaise. Quand le choix n’est pas celui qui détend le peintre, alors s’en suit une longue remise en question. Peindre c’est s’écorcher, et parfois Jules met plusieurs années à finir un tableau tant il est tiraillé par ces choix. 

Revenons sur le terme d’accidents programmés qui, hasardément, sont les mêmes termes qui furent employés pour parler de l’œuvre de Mona Cara “Le Cactus” récemment exposée aux Grandes Locos à l’occasion de la 17ème Biennale d’Art Contemporain de Lyon. 

Ci-dessus Le Cactus (2024) de Mona Cara aux Grandes Locos © Le Garaage

Ayant travaillé la soie à la manière des canuts – anciens ouvriers de Lyon, Mona a intentionnellement fait dysfonctionner les programmes des métiers Jacquart aboutissant à ces résultats atypiques comparables à de grandes toiles d’araignées, trouées, percées.

Mais alors qu’est ce qui apaise Jules Prodolliet? C’est le trait du pinceau comme preuve du passage du temps. Le peintre existe lorsqu’il peint, lorsqu’il a traduit ses idées en un geste. C’est cette preuve d’existence qui lui manquait beaucoup lorsqu’il faisait de la recherche philosophique – comment laisser une trace d’une pensée autrement qu’en l’écrivant? Quelles sont les limites du méta?

Bien que Jules ne peigne pas aussi vite que Balzac écrivait ses milliers de livres, c’est un artiste qui réfléchit beaucoup et vite. Ce qui est intéressant, c’est la mine qu’ont ses portraits qui semblent presque attester du rythme lent du peintre.

A table, Crayon de couleur et huile sur papier, A3, 2023

Aurel, crayon de couleur sur papier, A3, 2023.

Le damier, crayons de couleurs, papier, 42 x 29,7 cm, 2023

Souvent la mine fermée, les bras près du corps, ces portraits comme preuves du temps qui est passé. Peut être que cette inquiétude que traduit leur posture est le reflet serait celle du peintre, suspendu à son geste pour le comprendre et savoir si c’était le bon ou non? Ce qu’il me semble sentir face à ces œuvres, c’est un une électricité; derrière les plus grands calmes, se cachent bien souvent les plus grands tumultes. 

Tour, huile sur toile, 57,5 x 24,5 cm, 2024

Vous pouvez suivre Jules sur instagram : ici !

Si vous souhaitez lire cet article qui m’a donné envie de découvrir sa peinture, c’est ici que ça se passe, sur le média JATT (Jamais Assez Toujours Trop. Dedans Jules parle de grands tableaux et comment ces derniers résonnent avec le peintre qu’il est.

Article signé Gaïa T