Ludivine Gonthier est une jeune artiste née en 1997 à Orange, habitant depuis quelques années maintenant à Poitiers. Récemment exposante à la Biennale d’Art Contemporain, j’ai eu envie de m’entretenir avec elle à propos des ses toiles qui marquent par leur caractère certain. Il peut paraitre indélicat de prêter un tel mot à une toile – humanisant presque l’oeuvre, mais mon souhait était de sublimer la peinture de Ludivine en vous donnant des clefs d’observation de l’oeuvre.
Pendant tout le long de notre appel, Ludivine peignait.
À travers cet article, j’espère pouvoir vous faire découvrir un monde différent, celui de Ludivine peintre depuis la naissance – ou peut être née pour peindre?
Peindre, une manière d’exister
Ludivine a toujours peint. Elle me raconte que bébé, chez ses grands parents, elle fut posée devant une laque chinoise et qu’elle passa des heures à contempler l’œuvre. Petite, elle nourrit déjà ce monde pictural qui lui est toujours propre aujourd’hui. Précoce, elle peint sa première peinture à l’huile à l’âge de deux ans et demi.





Vues de la laque chinoise, photos © Ludivine Gonthier
Passant beaucoup de temps à dessiner, sa vocation à devenir artiste apparait vite et se confirme tout aussi rapidement. Sa famille décide de la soutenir complètement; déménageant notamment à Paris pour que Ludivine puisse suivre une formation adaptée. Après un an de classe préparatoire, Ludivine entre aux Beaux Arts de Paris.
Elle y intègre l’atelier de James Rielly, “atelier ovni” me dit elle car composé de plusieurs artistes pluridisciplinaires. Leur point de convergence néanmoins est cette liberté; ce souhait d’être libre dans la recherche artistique. Parmi les artistes avec lesquels elle partage son atelier : Christine Safa (artiste peintre) ou encore Max Coulon (sculpteur).
Une certaine continuité depuis l’enfance
Ce qui est intéressant à constater, c’est cette continuité dans son œuvre depuis ses premiers instants avec la peinture. Inspirée par ce qui l’entoure, il y a comme des “invariants” dans son travail, enrichissant sa patte artistique.
Les poupées
On les retrouve dans de nombreuses toiles peintes par Ludivine. Enfant, elle les collectionnait et depuis, ne réussit pas à s’en détacher. Ces petits êtres de plastique la fascine : malléables et mignons, ils semblent presque s’actualiser dans sa peinture, grandissant avec elle.
“Ça me permet peut être de me raconter des histoires, comme une enfant. Je n’ai pas perdu le goût de jouer : pour mon anniversaire, j’ai passé la journée à jouer. Je ne voulais pas qu’on me dérange.”
Il ne s’agit que très rarement de poupées classiques.
Souvent, Ludivine retravaille leurs corps et visages afin de les rendre plus viriles. Prenons l’exemple de l’autoportrait peint ci dessous, toile sur laquelle nous voyons la peintre à la mine sérieuse, tenant dans ses mains plusieurs de ces poupées. Si l’on se penche à présent sur l’étude de chaque poupée, nous remarquons que leur visage est souvent barbu et leur corps parfois sexualisé. Rappelant presque les figures d’anges, (anges gardiens, peut être), certaines poupées sont même ailées et semblent s’adonner à un sacre. S’agit-il du sacre de Ludivine?
Ludivine Gonthier, « Autoportrait avec poupées « ,2020
Ces poupées ne rappellent pas l’insouciance enfantine telle qu’on pourrait s’y attendre mais symbolisent au contraire le temps qui passe. En grandissant, Ludivine leur prête des caractéristiques différentes, presque provocatrices.
En parlant de provocation, nous pourrions nous intéresser aux Barbies, ces jouets à la silhouette féminine, appartenant traditionnellement à l’enfant et connus pour leur physiques parfaits, dans un monde eugénique. Longtemps grandes, blondes, fines, certaines barbies ont été revisitées par des artistes pour être ramenées sur terre, plus proche de la réalité. Désidéalisées.
Barbie de Laverne Cox, actrice trans; © Vogue France.
Barbie de Nickolay Lamm, plus petite est formée © Nickolay Lamm.
Ces icônes revisitées cassent les codes, à la manière des poupées de Ludivine; peuvent alors s’en dégager de nouvelles personnalités.
Les animaux
Ludivine peint également des animaux depuis petite. Ce sont les poneys qu’elle apprécie particulièrement représenter, comme celui sur la toile ci dessous. Elle s’y peint seins nus peinte en rose, chevauchant ce poney également rose.
Ces deux êtres remplissent pleinement la toile et semblent presque garder une pièce, que l’on voit au fond du tableau à gauche. Cette pièce n’est autre que l’atelier de Ludivine à Poitiers. On y voit une tache rouge représentant peut être le reflet du soleil chaud sur ces grandes vitres incrustées dans la pierre.
Une légende inspirée de mythes celtiques dit qu’un troupeau de poneys sauvages protégeait l’entrée du royaume des fées. Si un humain curieux s’en approchait trop, les poneys formaient un cercle parfait et soufflaient sur le sol, soulevant une brume qui les faisait disparaître. Pensez vous que Ludivine Gonthier, s’est représentée telle une fée gardant la porte de son royaume?
Ludivine Gonthier, « Outside », 2023-2024, huile, acrylique et fusain sur toile, 114x195cm.
Les costumes
Il y a dans la peinture de Ludivine un travail toujours important de la personnalité, comme mentionné plus tôt : nous avons remarqué par exemple les mines de ces poupées “actualisées” ou encore la place qu’occupe Ludivine dans “Outside” (2023-2024), sans pourtant souligner la précision du vêtement et du maquillage.
Lorsque j’interroge Ludivine sur l’importance qu’elle prête à ces détails, elle me répond que cet intérêt doit venir de sa mère, costumière. Spécialisée en corsage, la peintre a grandi dans un environnement où tissus et couleurs étaient omniprésents. Recevant souvent ses clients chez elle, sa mère avait transformé leur salon à la manière d’un lieu de réception, un “vrai boudoir contemporain” me dit Ludivine.
Ainsi très jeune, elle est introduite à la beauté du vêtement: au poids qu’il peut avoir dans la personnalité de celui qui le revêt.

Ludivine Gonthier, « Inside », 2023, huile et fusain sur toile, 200x150cm
Figer la personnalité
Yves Saint Laurent, couturier de renom, disait ‘“les vêtements ne sont jamais seulement des vêtements. Ils sont le miroir de l’âme, la première impression du caractère”. Je me risquerai même à le compléter, ajoutant que le maquillage contribue fortement à cette impression.
La plupart des portraits et autoportraits de Ludivine sont représentés maquillés. Il y a souvent un travail de profondeur sur les pommettes, creusant les visages, leur donnant une expression différente. Ayant beaucoup peint d’autoportraits, la peintre se maquille souvent elle même.Sur la photo ci dessous, Ludivine se tient devant plusieurs toiles en cours.
Rappelons nous également de ces poupées discutées auparavant, aux traits virils maquillés, évoquant possiblement la culture queer; culture que Ludivine a commencé à fréquenter jeune dans ce fameux boudoir contemporain.
Ludivine dans son atelier, 2025, © Ludivine Gonthier
À travers sa fenêtre d’atelier aux Beaux Arts, Ludivine observe un groupe d’élèves qui attire son attention. Les filles, seins nus, font la fête. Émane quelque chose de ces gens qui l’attire – une véritable personnalité de groupe. Afin de s’introduire auprès de ces gens, la peintre se présente comme intéressée par les peindre. Peindre pour s’introduire à des pairs, ou dans les mots de Ludivine se présenter avec “son meilleur atout”.
Ludivine Gonthier, « Ludivine , Marie et Clara », 2019-2020, 230x 200cm, huile sur toile
Ce qui me plaît beaucoup avec ce tableau, c’est cette posture qu’empruntent les trois femmes peintes seins nus. C’est cette impression que nous laisse le tableau d’être face à des femmes affirmées, confiantes. J’aime bien que les jambes ne soient pas croisées. J’aime que Ludivine, Marie et Clara ne soient pas impressionnées. Tout au long de notre entretien, la peintre me confie des combats personnels en tant que femme artiste et ce qui transparait chez Ludivine dans son tableau, autant que dans la “vraie vie” c’est cette force à affronter, sans subir.
Donner vie à une toile; une certaine technique
Ludivine a une technique particulière, munie de l’aide du fusain : branche carbonisée qui forme des traits noirs d’une densité plus ou moins facile à modérer.
Dans un premier temps elle enduit sa toile de gesso, sans la saturer afin de garder une perméabilité intéressante , au moment où elle va peindre. Une fois cela fait, elle trace au fusain la silhouette grossière de ce qu’elle a envie de peindre. C’est après cette deuxième étape qu’elle se met à peindre, couche par couche, faisant de nombreux allers-retours entre fusain, peinture et laque afin de fixer ses strates.
La couleur vive est maître d’œuvre car particulièrement remarquée suite au passage du fusain, comme trait de contraste. Ludivine cherche vraiment à donner vie à ses toiles, à les remplir. J’ai choisi la toile ci-dessous pour illustrer la vivacité des toiles de Ludivine. On la voit penchée sur son reflet à la manière de Narcisse, se contemplant, oubliant le cadre verdoyant dans lequel elle se trouve. L’histoire derrière ce tableau est directement lié au mythe de Narcisse d’ailleurs; on lui reprochait de trop se peindre. De n’avoir d’yeux que pour sa propre image. Alors, elle a peint au pied de la lettre.
Ludivine Gonthier, « Île de la réunion souvenir », 300x300cm, huile et fusain sur toile
Revenons sur la nature. Giuseppe Penone récemment exposé à la Bourse du Commerce dans l’exposition Arte Povera soulève l’importance de la nature comme matière vivante, et donc cette plasticité qui lui est propre. Il joue avec cette idée dans des sculptures de bronze autour desquelles poussent des plantes; devenant alors oeuvres.

Giuseppe Penone, « Sentier de Charme » © FRAC Bretagne
« L’arbre est l’exemple même d’une sculpture parfaite. »
Giuseppe Penone
Telle cette plante qui s’enroule autour du bronze, il n’y a pas un jour où Ludivine reste inerte. Elle peint tous les jours, proche de cette obsession qui caractérise si bien les peintres. L’intérêt pour elle de déménager hors de Paris était quelque part de renouer avec la nature, et de ne plus être influencée par la scène artistique parisienne qui dicte ses règles. Dans la Vienne, elle est sa propre chef. Sa propre sculpture de bronze, autour de laquelle elle se meut en tant que jeune femme artiste.
Et l’intuition dans tout cela?
Ludivine Gonthier a été sélectionnée par Alexia Fabre, commissaire de la 17ème Biennale d’Art Contemporain de Lyon, pour exposer plusieurs tableaux en lien avec le thème : la voix des fleuves.
Ainsi, Ludivine a exposé 6 tableaux du 21 septembre 2024 au 5 janvier 2025. C’est son Portrait de groupe (2023-2024) qui a beaucoup fait parler ; on y voit sur ce format immense de 4 mètres de long sur 2 mètres de hauteur, onze de ses amis. Son souhait avec ce portrait de groupe était de transcender la toile ; que chacun s’y reconnaisse, dans un groupe éclectique.
Il est écrit sur le site de la biennale que Ludivine peint pour « retracer le récit intime de sa vie« .
J’ai souhaité interroger la peintre sur ce terme “intime” souhaitant comprendre comment il résonnait chez elle.
M’expliquant sa démarche de choix de sujet, Ludivine est arrivée à la conclusion après tant d’années de peinture, que c’est son intuition qu’elle écoute. Ludivine peint ce qu’elle aime. Elle n’intellectualise pas ses toiles, elle aime les regarder, c’est tout. Et vous savez quoi? C’est suffisant, et pour cela je la remercie.
Ludivine Gonthier, « Portrait de mon groupe », 2023-2024, brou de noix, fusain, pastel et peinture à l’huile 400×210 cm Biennale de Lyon 2024.
Jusqu’au 8 mars prochain, vous pouvez retrouver le travail de Ludivine Gonthier à la Strouk Gallery à Paris. Pour suivre la peintre, cliquez ici.

