Peindre pour se raconter, l’univers de Merveille Kelekele Kelekele

J’ai eu l’immense plaisir de rencontrer Merveille Kelekele Kelekele, artiste peintre originaire du Congo, pour un thé chaud sur les quais froids de Sully Morland.

« Fin », 2023, huile et acrylique sur toile, 30 cm x 40 cm. Crédits photos : M+B Gallery.

Difficile de transformer cette rencontre en un article tant elle parut intime à des moments. J’ai été touchée par la dureté du milieu de l’art en parlant à Merveille mais également émue par l’intelligence de ses toiles. Je tâcherai de retranscrire au mieux ce que j’appris sur ce peintre, en espérant faire aimer son oeuvre aux lecteurs mais aussi en espérant faire naître une réflexion sur l’humain-artiste dans le marché de l’art. Sensible.

Réminiscences

Son premier souvenir avec l’art est le dessin. Jeune enfant, il dessinait par terre dans les rues du Congo, inspiré par les histoires que son grand père lui racontait mais aussi se nourrissant des bandes dessinées et du cinéma. Fils d’un père engagé sur de nombreuses affaires, Merveille se décrit comme un enfant sérieux, qui réfléchissait beaucoup.

Très jeune, il prend goût aux lectures comme Yuval Harari (auteur de Sapiens) ou encore Etgar Keret semblant déjà être animé par la question suivante : jusqu’où l’humain peut-il aller?

Grand penseur dans ce jeune corps, Merveille et sa famille doivent quitter le Congo pour des raisons personnelles. Cette période de sa vie est marquée par une violence qui n’est pas intelligible pour un enfant. En Europe, il vit successivement dans quatre pays différents, aux côtés de ses frères et soeurs, jusqu’à arriver à Lyon où la famille connait enfin une stabilité.

« Nuit blanche », 2023, huile et acrylique sur toile, 190 cm x 240 cm. Crédits photos : M+B Gallery.

Peindre?

Passer de dessiner par terre à peindre les toiles immenses que Merveille peint maintenant ne fut évidemment pas l’oeuvre d’un jour. D’ailleurs, à ses débuts, notre peintre n’aimait pas peindre. Merveille trouvait que c’était une pratique salissante, tâchante, alors il dessinait beaucoup.

En classe préparatoire, une professeure le fait changer d’avis, l’incitant à transposer ses dessins en peintures. Ce travail lui plaît et il entre aux Beaux Arts de Paris dans un atelier de peinture.

Les choses se sont accélérées.

En première année de Beaux Arts, un galeriste visite son atelier, lui montre une toile et lui demande si elle est à vendre. Merveille, surpris, acquiesce et vend sa première toile « La dame d’en bas ». Je lui demande s’il se souvient du sujet qui inspire chacune de ses toiles, il me répond que oui.

La plupart de ses toiles sont inspirées d’histoires et cette dame d’en bas n’était pas exception. Cette toile racontait l’histoire d’une vieille dame, un peu folle, qui habitait dans son immeuble et que lui et ses amis aidaient parfois.

La même année, il expose à l’occasion de divers groupshows comme au cours l’exposition « Rêve Lucide » en 2022 à La Caserne organisé par le collectif Flaw, aux côtés d’artistes comme Jiayue Li ou encore Hélène Planquelle. Merveille connaît également, quelques moments après, son premier soloshow, dans un café parisien. Bien que seulement étudiant en première année, ces expériences le mènent sur un terrain professionnalisant qu’il n’a pas quitté depuis.

« Histoire intime », 2023, huile et acrylique sur toile, 150 cm x 170 cm. Crédits photos : M+B Gallery.

Entrer dans le tunnel du marché de l’art

L’année suivante, Merveille a l’opportunité d’exposer pour Google France au cours d’une autre exposition collective regroupant les oeuvres de plusieurs artistes déjà installés. Son travail ne passe pas inaperçu. Cette visibilité lui permet de se faire connaître par tout un réseau de galeries mais également de journalistes. Suite à l’exposition avec Google, le Monde lui consacre un article.

Il est repéré par un certain galeriste, après l’exposition « KIDZ » au 35/37 (actuel Dover Street Market). Ce dernier rend visite à Merveille à son atelier, lui achète une toile et lui parle d’une résidence au Brésil avec la renommée galerie M+B. Encore étudiant, rappelons-le, Merveille se trouve à l’entrée d’un tunnel immense : celui du commerce de l’art.

Cette période est marquée par des premiers doutes. Les choses se sont trop accélérées. En fait, Merveille se sent débordé, apeuré par ce milieu sur lequel on dit beaucoup de choses dont une qui l’a marqué : il ne faut pas débuter trop fort. Plus l’ascension est haute, plus l’atterrissage est compliqué. Sa famille le soutient, mais partage également ses craintes.

Peindre au Brésil, exposer en Italie

Merveille part au Brésil avec la galerie M+B. Arrivé à la villa Domo Damo à Sao Paulo, il lui est demandé de peindre 19 tableaux, en 3 mois.

Il me parle de cette villa et de la vie au Brésil avec des étoiles dans les yeux. Il se sent bien dans son atelier, on lu fournit de quoi peindre, les rencontres sont magnifiques, il fait beau, la fête est divine au Brésil… La villa en elle même est somptueuse : la Domo Damo est une propriété inspirée du style d’architecture brutaliste datant des années 50, popularisé par Le Corbusier.

La villa dans laquelle Merveille a travaillé, la Domo Damo. Crédits photos : M+B Gallery.

L’aboutissement de cette résidence est une exposition à la Casa MB, sur le continent européen, à Milan. C’est son premier soloshow en galerie ! L’exposition Merveille Kekele Kekele : a balanced psychopath (2023) est un succès monstre. Bastien, son meilleur ami également artiste est présent au vernissage. En une heure, toutes ses toiles ont été vendues.

Merveille n’y croit pas. Il se sent heureux mais fatigué. Épuisé. C’est comme si toute sa vie avait été mise en pause pour peindre. D’ailleurs il décrit ce sentiment étrange de ne pas avoir l’impression d’avoir connu ses tableaux peints au Brésil. Il rentre sans aucun de ses tableaux.

Les peintures de ce premier soloshow avec la galerie M+B sont également teintées par cette ambivalence, traduite picturalement.

Son oeuvre

Initialement inspiré des histoires que lui contait son grand père, Merveille peint des entités énigmatiques sur des fonds dont on peine à situer la nature. Ainsi, ce qui attire l’oeil de prima bord sont ces silhouettes intrigantes. Tout comme le fond, leur expression est incertaine. Elles semblent stupéfaites, peut être. Certaines ont des yeux, d’autres non. Certaines esquissent un sourire, d’autre ne laissent pas apercevoir l’ombre d’une bouche. Leur corps est presque volatile.

« Thérapie », 2023, huile et acrylique sur toile, 70 cm x 40 cm. Crédits photo : M+B Gallery.

Lorsque l’on s’intéresse au détail de chaque peinture, on remarque qu’à côté de cette scène « primaire » se déroule une autre histoire. Prenons l’exemple de la toile ci dessous intitulée « Entre nous« . On remarque ces entités, se dévorant, sur un sol qui parait mouvant comme la mer, que l’une de ces entités porte sur sa tête un kofia, accessoire quotidien de Merveille, souvent retrouvé sur ses tableaux. Au bas centre de la toile, on voit trois silhouettes humanoïdes en cercle, « entre elles », réunies autour d’une table, comme appartenant à un second plan.

J’interroge Merveille sur cette dualité narrative, et il me raconte son processus de peinture.

Ce qui lui vient habituellement en premier est le titre du tableau. Le sortir de lui est déjà cathartique et il me dit que c’est d’ailleurs pour extérioriser qu’il écrit. Chaque titre a une histoire et une image qui lui est associée. Merveille dessine ce que le titre lui évoque penser pour ensuite l’adapter en peinture, sur un grand format. Ces petits personnages peints sont l’expression d’un message en lien avec l’histoire. C’est comme si la scène primaire, immense, servait de distraction à ce message plus insidieux seulement accessible après longue observation de la toile.

« Entre nous, 2023, huile et fusain sur toile, 14O cm x 210 cm. Crédits photo : M+B Gallery.

La toile ci dessous est une bonne démonstration de ce prisme d’observation. On y voit la vendeuse de pain, qui a donné son nom au tableau, représentée à deux occasions. L‘entité primaire qu’on remarque de suite, imposante, portant un panier sur sa tête avec des baguettes de pain et d’autres éléments souvent retrouvés sur les toiles de Merveille comme une entité vêtue d’un kofia. Mais en bas à gauche on voit de la même manière que dans la toile discutée précédemment, une seconde représentation de la vendeuse de pain, plus petite, plus humanoïde.

Remarquons également dans le panier de la vendeuse de pain la plus imposante, à droite, une tâche noire sur laquelle on voit deux yeux, ébahis.. Cet élément apparait d’une toile à l’autre dans l’oeuvre de Merveille. Tantôt paraissant espiègle, d’autre fois craintive, Merveille m’explique que cette forme émane du plus profond de sa personne : d’un jour à l’autre, peut être qu’elle se dessinera plus précisément.Comme l’éclosion d’un bourgeon ou d’une fleur.

« Vendeuse de pain », 2023, huile et acrylique sur toile, 163 cm x 115 cm. Crédits photo : M+B Gallery.

Merveille dit se sentir trop conscient, trop vigilant ; tellement qu’il ne profite plus du moment présent par peur. Dans une série de tableaux qu’il expose à la Felix Art Fair, quelques mois après Milan, les titres renseignent sur son état psychique, notamment « En burn out de peinture, c’est excitant car je suis malsain« . À ce moment, il a perdu pied avec la réalité, obsédé par son travail et surtout afin de finir les tableaux commandés en temps et en heure.

Remarquons ci dessous à quel point les petites silhouettes appartenant habituellement au détail d’une seconde histoire plus « rassurante », se sont emparé du reste du tableau. Tout semble se confondre, symptôme peut être de ce burn out dont Merveille parle. Son entourage est inquiet et Merveille comme absent de lui même.

« En burn out de peinture, c’est excitant, car je suis malsain », 2023, huile sur toile, 129.5 cmx 195.6cm. Crédits photo : M+B Gallery.

C’est cette absence, ce sentiment d’étrangeté à lui même qu’il a souhaité mettre en scène à l’occasion de son diplôme de troisième année.

Merveille É mort demain

La mort a toujours été quelque part présente dans les toiles de Merveille. La représentation de ces figures qu’on voit sur la majorité de son oeuvre, est une représentation d’un monde invisible, comme la maladie ou bien l’angoisse ne plus exister.

« Trois semaine, un bouton sur mon dos, Google m’a dit que j’avais le cancer », 2023, huile sur toile, 129.5 cm x 195.6cm. Crédits photo : M+B Gallery.

Le continent américain

Après s’être enterré, Merveille repart peindre avec sa galerie mais plus au nord cette fois, sur le continent américain en Californie à Los Angeles. Cette fois ci la commande est de 22 tableaux en 3 mois; environ 2 tableaux par semaine. De plus, on lui demande de styliser sa peinture, la rendre plus « américaine ». Sa volonté que les choses de passent différemment le rattrape et c’est la goutte de trop.

À son retour en France, Merveille a pris une pause, une vraie. Conscient qu’on abuse de lui, il ne prend plus plaisir à peindre de façon boulimique. En fait, il ne sait plus pourquoi il peint et a besoin de se reconnecter avec ces entités qu’il peint. Voici un paradoxe étonnant, propre au marché de l’art : travailler en prenant compte certaines recommandations, alors que la peinture émane de soi. Rester soi, ne pas devenir une Campbell Soup.

« Quel bordel ce monde de l’art », 2024, huile sur toile, 200 cm x 100 cm. Crédits photo : M+B Gallery.

La corneille, le bon présage

Afin de conclure cet article, j’aimerai partager une autre clé d’observation des tableaux de Merveille. Comme vous avez surement compris, les tableaux de Merveille appartiennent à un monde fantasmatique qui se répond d’un tableau à l’autre. On y retrouve une construction scénique et des figures répétées dont la corneille.

En occident, cet animal est considéré comme un signe de mauvaise fortune ou de malchance. Pour notre peintre, la corneille symbolise tout le contraire : c’est son animal totem, alter ego, dont il rêve souvent et qui incarne la sagesse. Sur certaines toiles on le voit converser avec la corneille ; sur d’autre cette corneille est présente plus discrètement, secondaire.

« Corneille me rend visite chaque nuit, on parle de belle misérable vie, 2024, huile sur toile, 149 cm x 146 cm. Crédits photo : M+B Gallery.

C’est sa sensibilité qui s’exprime sur ces toiles dont les couches intimes se révèlent au fur et à mesure des discussions. J’espère avoir eu la justesse de mot pour savoir transmettre l’intérêt qu’ont les figures sur ces peintures, duelles, se racontant mais racontant surtout Merveille.

Le monde intelligible qui nous est commun est parfois ennuyant. Observer une oeuvre qui raconte autre chose est enrichissant ; j’ai l’impression que les travaux de Merveille soulèvent des questions et pensées existentielles propres à notre condition humaine. Lacan disait « la projection est une distorsion, mais aussi une révélation ».

Du 10 au 14 janvier 2025, vous pourrez retrouver le travail de Merveille à la Galerie Art Art Art dans le 3ème arrondissement de Paris.

Si vous le suivez sur les réseaux sociaux, vous aurez également la chance de suivre certaines de ses pensées. dont une ci-dessous signée Corneille.