« Nous ne sommes plus… » (2024) de Tatiana Frolova, le temps qui passe et Francis Alÿs

« Nous ne sommes plus… » est le nom du dernier spectacle de Tatiana Frolova. Si ils ne sont plus, que sont-ils?

C’est sûrement la question que la compagnie russe KnAM nous pose au long de cette pièce, écrite et mise en scène par l’immense Frolova, co-produite par le Théâtre des Célestins.

Il est difficile d’avoir assisté à un théâtre documentaire aussi frappant et actuel que celui dont il est question avec « Nous ne sommes plus… ». C’est la première pièce que Tatiana Frolova écrit en France depuis son exil politique de Russie. Originaire de la ville de Komsomolsk-sur-Amour, elle y fonde une compagnie dans les années 90 : le KnAM. Cette femme incarne le théâtre contemporain dans sa région, loin de Moscou, où personne n’ose faire affront aux dirigeants politiques.

Photo des comédiens prise au TNP lors de la représentation de « Nous ne sommes plus… » le 21 novembre 2024. Photo Gaïa Tourpe.

Tatiana nous livre lors d’une discussion qui suit la représentation, que des spectateurs craignaient d’être arrêtés aux sorties de représentations du KnAm, en Russie, tant les messages qui y était véhiculés sont forts. Elle nous confie aussi que le public n’osait plus applaudir pour contester l’état.

Ce constat est dichotomique avec ce qui se déroule derrière le rideau… Car une fois ce dernier tombé, c’est la fête en coulisses.Fêter l’opposition, pour de vrai cette fois, cachés.

Elle était lueur d’espoir dans cette ville isolée de la Russie, pays où « l’air manque ».

Par air, Tatiana Frolova entend liberté; du moins c’est l’hypothèse que nous retenons de cette heure et demie de spectacle. À un moment de la pièce, un des comédiens nous en livre une définition marquante ;

Dans le cas des artistes du KnAm, la liberté n’existait plus en Russie. C’est pour cela qu’ils sont partis.

Ne soutenant plus de manquer d’air la troupe du KnAm s’est exilée en France. Comment fait-on quand on quitte son pays, pour transporter toute sa vie dans un bagage d’avion? Lorsque l’on entre dans la salle de spectacle, le décor est constitué de la réponse à cette question : on remarque des paquets de vêtements, bagages transportés par chacun depuis la Russie.

C’était le poids maximal autorisé en cabine lorsque les comédiens ont quitté la Russie pour rejoindre la France. Derrière ces maigres bagages, le plateau dévoile une simplicité désarmante : cinq tables disposées au centre, une autre isolée à gauche équipée d’un micro. À droite, une vitre transparente attire le regard, tandis que deux caméras trônent discrètement aux angles du fond de la scène. Un mur blanc attend patiemment de servir d’écran pour les projections vidéo, et, au devant de la scène, sur la droite, un autre micro.

En coulisses, sept comédiens s’apprêtent à entrer dans cet espace dépouillé à l’image des valises qu’ils ont emporté en quittant leur pays. Pourtant, chaque élément du décor, aussi modeste soit-il, prêt à devenir symbole, investi par leurs corps et leurs voix.

Cette oeuvre appartient au genre du théâtre documentaire : elle est composée des témoignages réels de chacun des comédiens sur le chaos en Russie.

Cette ouverture est déconcertante pour le spectateur : pourquoi la metteur en scène nous parle-t-elle de sa vie? N’est-on donc pas au théâtre?

On s’attendrait à ce qu’elle remercie le public d’être là, qu’elle lui rappelle peut être d’éteindre son téléphone – mais elle est en train d’introduire sa pièce en se prêtant au même exercice que le reste des comédiens, quelques instants plus tard.

On aimerait que tout ce qui est raconté par Tatiana et les comédiens soit faux mais chacun déballera son sac révélant intimement l’histoire liée à un objet emporté au cours de ce voyage sans retour.

Photo prise du plateau à la fin de la pièce, sur laquelle on y voit un paquet de 23kg intacte, ainsi que l’impact du chaos dont est question la pièce sur scène.

Cet objet transitionnel est une marionnette pour l’un, une cassette pour une autre. Étant toujours liés à la vie du comédien, ces objets symbolisent leur vie d’avant, et comment elle résonne aujourd’hui.

Pour imager les témoignages successifs autour de l’objet de chaque comédien, Tatiana Frolova en régie met en scène du contenu audiovisuel, comme appui aux divers récits.

On y voit — entre autres — des vidéos des comédiens en Russie, dans leur théâtre, des photos, une carte de la Russie, la liste des conflits armés dans lesquels la Russie a pris position depuis 2000, une vidéo de Poutine qui dit que la Russie n’a pas de frontières… On y voit aussi la fin du théâtre du KnAm, le moment où la plaque qui ornait l’entrée du bâtiment russe a été défaite.

La pièce étant jouée en russe sans sur-titres, c’est Bleuenn Isambard qui joue le rôle de médiation entre le comédien et le public, assurant une traduction in-situ, vivante.

Cette traduction permet au spectateur de ne pas passer à côté de l’intention de la pièce, ce qui aurait surement été le cas avec un surtitre classique. Chaque phrase est répétée deux fois : une fois en russe et une fois en français, ce qui semble rompre leur distance linguistique initiale.

Bleuenn est une femme admirable. Travaillant dans une ONG depuis son plus jeune âge, elle s’est rendue sur plusieurs fronts de guerre pour aider les populations meurtries. Comédienne, elle nous livre également un témoignage sur la situation en Russie, en nous partageant non pas un objet transitionnel mais une photographie. 

Tout au long de la pièce, le spectateur assiste au dégel d’un bloc de glace suspendu au milieu du plateau. Cet acte serait une invitation au dégel des coeurs. Elle fait penser à une oeuvre Sometimes Doing Something Leads to Nothing de Francis Alÿs, cet artiste belge qui en 1997 pousse un bloc de glace dans les rues de Mexico jusqu’à sa fonte complète. Cette action symbolise le travail en vain à travers une réflexion sur l’effort et la transformation.

Extrait de Sometimes Doing Something Leads to Nothing (1997), Francis Alÿs. Tous les crédits appartiennent à l’artiste.

Ce qui est certain avec cette pièce, c’est que le public a pu avoir accès à des informations que les médias ne nous livrent pas : comme si un bloc de glace avait également fondu, permettant un oeil nouveau sur la situation politique russe complexe.

Un regard humain par le travers d’une voix.

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