André Gide, être médiatrice et l’impossible retranscription de l’oeuvre d’Oliver Beer

Ayant la chance d’être médiatrice bénévole auprès de publics éloignés de l’art pour la 17ème Biennale d’Art Contemporain, je me suis rendue environ une dizaine de fois aux lieux d’expositions investis par cette manifestation. Intitulée « Les voix des fleuves », le fil rouge cette année était la rencontre.

Que cette rencontre soit symbolisée par la relation entre des individus, ou bien par un lieu dont le maintenant côtoie le jadis ; c’est l’union qu’Isabelle Bertolotti et Alexia Fabre ont mis en avant avec les travaux de 78 artistes. Le titre de cette Biennale prend davantage de sens lorsqu’on s’intéresse à la géographie particulière de Lyon avec sa confluence de deux fleuves (le Rhône et la Saône) tous deux chargés d’histoires. Tous deux porteurs de voix.

En réalité, j’ai voulu parler de cette oeuvre dès ma première visite aux Grandes Locos. Ma motivation a été nettement amplifiée au moment d’une visite récente, durant laquelle une femme m’a informé qu’elle ne se sentait pas bien face à l’oeuvre et qu’elle voulait sortir rapidement de la pièce où se trouve l’oeuvre. Elle était en larmes.

Que ce moment nous serve tous de rappel que l’art résonne différemment chez chacun; qu’on ne peut prédire la réaction qu’on aura face à une oeuvre et qu’en tant que passionné on ne peut pas anticiper les réactions qu’auront nos interlocuteurs. André Gide écrivit dans « Rien ne va plus »;

J’ai appris lors de mes expériences en tant que médiatrice que ce qui était partagé par les visiteurs autour des oeuvres plus important, que l’explication que nous leur apportions. Les questions sont importantes dans tout fondement de réflexion et c’est ce que Gide nous rappelle, soulignant la pertinence du doute dans la vérité. Nous partageons chacun nos vérités et certaines difficultés se créent peut être quand les réalités plurielles se heurtent.

Parlons à présent de cette oeuvre d’Oliver Beer qui a fait naître ce billet. Située à l’extrémité du site des Grandes Locos, la pièce qui accueille Resonance Project : The cave, 2024 est plongée dans la pénombre à l’aide de grands rideaux qu’il faut franchir pour vivre l’expérience immersive crée par l’artiste.

Lorsqu’on écarte ces grands rideaux noirs, on entre dans une pièce plongée dans le noir. Les seules sources de lumière sont ces écrans, de part et d’autre de l’immense salle dans laquelle résonnent ces voix. On y entend huit interprètes qu’on aperçoit sur ces grands écrans. Chaque interprète a son écran. Ces huit artistes se trouvent dans une grotte préhistorique, peinte telle la grande Lascaux.

Oliver Beer demande aux huit interprètes — Jean-Christophe Brizard, Eee Gee, Mélissa Laveaux, Mo’Ju, Hamed Sinno, Michiko Takahashi, Rufus Wainwright et Woodkid — de chanter leur premier souvenir musical. Leurs voix, bien que s’adonnant à différents chants de divers régions du monde, créent un ensemble presque diégétique (terme employé au cinéma qui qualifie la musique perçue par le personnage dans le film). On y entend, en français, « les petits poissons dans l’eau ». Une fois ces chansons presque en canon conclues, les chanteurs unissent leur voix pour chanter en choeur une chanson traditionnelle du Royaume-Uni.

Cette pièce musicale dure une trentaine de minutes.

Imaginez vous parmi les visiteurs, suspendus aux sons qu’ils entendent, transpercés par les vibrations des timbres de voix des chanteurs. On assiste à un phénomène régressif, au cours duquel on ne fait qu’un avec la grotte et les interprètes.

Plus le temps passe, plus l’image de la corde me semble pertinente pour se représenter l’émotion dans les situations telle que celle décrite dans l’expérience immersive de l’oeuvre d’Oliver Beer. La corde de l’enfance est peut être grattée, titillée pour cette femme qui n’a pas supporté la vague ressentie par son corps. Grotte hostile pour certains, intra-utérine pour d’autres.

Peut être que l’obscurité exacerbe l’imaginaire, peut être que la musique fait apparaître des réminiscences. Des souvenirs immatériels bruts, livrés à la conscience par un trop plein d’émotions. Vous êtes-vous déjà interrogés sur la puissance de l’art?