J’ai eu la chance de m’entretenir avec Laura Rodrigues le mois dernier. Ayant découvert son travail d’artiste peintre sur les réseaux sociaux, j’étais curieuse de découvir son processus de création. Dès les premières minutes de l’entretien, sa sensibilité m’a frappé. Nommant cet article Le monde de Laura Rodrigues, j’espère savoir retranscrire sa démarche artistique dans une construction rétrospective commençant de lointains souvenirs avec l’art en tant qu’enfant à aujourd’hui.
“Pas loin mais pas Paris”
C’est dans le Val d’Oise en région parisienne que Laura grandit. Lorsque je lui demande à quand remontent ses premiers souvenirs en tant qu’artiste, elle me parle de ses deux parents. Sa mère étant animatrice dans un centre de loisirs, elle doit souvent préparer des activités manuelles pour les enfants qu’elle garde, travail qu’elle fait à la maison et auquel Laura assiste régulièrement.Son père quant à lui, aime beaucoup le coloriage. L’art est omniprésent en grandissant et Laura prend plaisir à participer aux activités manuelles aux cotés de ses parents. Elle évoque les Simpsons et sa fascination en grandissant pour ces personnages jaunes qu’elle s’essaye à reproduire dès un jeune âge.

Portrait de la famille Simpsons, 2021, 21×29,7cm
Elle a toujours eu une pratique polyvalente. Après le bac, Laura obtient un diplôme de graphisme à la suite une prépa d’arts appliquées qui lui plaît mais dont elle retient surtout les matières plastiques. L’art appliqué est réalisé dans un but précis, souvent extérieur à l’artiste : ce qui lui plait avec les matières plastiques est tout à fait l’inverse. Elle s’est donc tout naturellement orientée vers une classe préparatoire en arts plastiques : la Via Ferrata.
Créer pour créer et non plus dans un but précis lui plaît beaucoup. Exprimer ce qui lui passe par la tête, travailler un geste spontané… Ces exercices lui plaisent tellement qu’elle décide de poursuivre dans cette voie plastique. Après un travail intense, Laura est prise aux Beaux Arts de Caen.
Quand c’est loin et que ce n’est plus Paris : Caen
Elle adore ses années aux Beaux-Arts de Caen – et cela se sent dans son travail. Lorsque l’on s’intéresse à son œuvre à ce moment-là, on ne sait trop où donner la tête tant tout est différemment riche. Laura découvre réellement l’art contemporain à Caen mais aussi diversifie sa pratique plastique inspirée par des artistes femmes qu’elle ne connaissait pas avant.
« Je rêvais un peu. Je faisais ce que j’avais envie de faire sans trop me poser de questions. »
La couture
Au cours de notre discussion, Laura me mentionne deux œuvres cousues. Dans le portfolio que Laura m’a envoyé, ne figuraient pas les deux géants et l’installation faite avec des draps dont elle me parle. Ce sont pourtant des œuvres majeures dans son travail, toutes deux originales et imposantes.
À Caen les élèves étaient invités à réaliser deux accrochages par an dans plusieurs salles dont une immense pièce nommée La Grande Galerie. Naît alors chez notre artiste l’ambition de conquérir l’immensité de cette salle, en y imposant ses géants. Elle récupère alors des draps Emmaüs pour créer deux bonhommes géants de plusieurs mètres de hauteur. On voit sur la photo ci dessous l’envergure de l’installation surplombant donc La Grande Galerie paraissant soudainement toute petite. Impossible de passer à côté du travail de Laura.
Son travail ne serait-il pas symbole de l’appropriation de l’espace par les femmes dans la société ? Cet engagement anime beaucoup notre peintre, et est souvent retrouvée dans son œuvre.

Bonhomme géant 2, 2021, draps, taies dʼoreiller, fils, 700x300x1cm
La seconde œuvre réalisée avec du tissu est une série d’installations faites de draps. Ces installations s’apparentent à des pièces calfeutrées rappelant une salle d’apaisement comme celle que l’on retrouve actuellement à la Biennale d’art contemporain. À l’intérieur de certains de ces espaces, on peut y voir des peintures de Laura. Cette mise en abyme donne une impression de patchwork incluant la peinture dans l’œuvre, tel une conversation entre différentes oeuvres de l’artiste.




Vue de lʼaccrochage de diplôme de 5ème année aux Beaux-Arts de Caen, crédits photographies Michèle Gottstein
Sa démarche est la suivante : Laura chine des draps, en récupère certains dans lesquels elle a dormi puis en fait des installations. Quelque part, Laura ne peut rien nous livrer de plus personnel que ces pièces de tissu dans lesquels elle a quelque part vécu. Les couleurs des drapés sont enfantins et bercent.
Ces installations sont intimes, presque innocentes. Rares sont les artistes qui prennent le parti de se livrer au public. Cette démarche m’a évoqué le travail de Judith Scott, cette artiste née trisomique en 1943, devenue sourde durant sa première année. Élevée avec sa soeur jumelle pendant ses premières années, elle est arrachée à sa famille et placée dans un foyer pour enfants handicapés à sept ans. Elle y passera 35 années, séparée de sa famille. Pendant ces longues années, Judith collecte beaucoup d’objets développant une kleptomanie. Elle crée des sculptures uniques avec ces objets les parant de fils de couleurs jusqu’à la création de cocons, qu’elle enlace. En 1986, sa soeur devient sa tutrice légale et l’installe chez elle en Californie, où elle poursuit sa pratique artistique. Ces sculptures seraient en fait des représentations de sa soeur perdue pendant la majeure partie sa vie, ce qui expliquerait également le fait qu’elle fasse des câlins à ses sculptures-cocons.

Portrait de Judith Scott, année inconnue, série « Artists with disabilities », crédits photographiques appartenant à Leon Borensztein
La céramique
« Je n’étais pas à très à l’aise… avec des œuvres qu’on qualifierait de simples » livre-elle lorsque sont abordées ses œuvres de céramiques.



Grand camion à douze roues et Grand camion à douze roues taguées, 2021 et 2022 céramiques émaillées, 25x58x18.5cm
Cette paire de camions fait penser à un couple, d’autant plus lorsque Laura évoque la participation de son amoureux – un est tagué par son copain et l’autre couvert de dessins de Laura. Cette dernière nous offre quelque part, à nouveau, une relation intime qu’elle transpose cette fois sur deux camions en céramique.
Le dessin
La première série de dessins que Laura nous présente a comme objet d’étude, les médecins. La technique utilisée pour réaliser la plupart de ces dessins est le pastel gras, dont Laura apprécie beaucoup l’intensité et la texture huileuse. Son geste rapide est réalisé d’une traite, comme cathartique.
« Ça me fait trop du bien, heureusement que je fais ça ! »
Au moment où Laura réalise cette série, elle lit beaucoup sur les rapports de domination. Parmi les auteurs qui l’inspirent notamment Adrien Naselli qui écrit sur le transfuge de classe, Linda Nochlin chercheuse et historienne de l’art qui repense la place de la femme artiste et Donna Haraway pionnière du cyber-féminisme. Elle livre se sa colère contre l’institution et cette même colère est sublimée en une suite de dessins.
À cette période Laura consulte beaucoup de médecins pour des raisons de santé, et se met à leur en vouloir. Les dernières années ont vu émerger un déliement de la parole sur les violences dans le milieu du soin et Laura n’a tristement pas été exemptée; elle raconte notamment un épisode chez le gynécologue très mal vécu. Cette expérience désagréable figure sur l’un des dessins présentés ci dessous.
Ces pensées rappellent tristement le médecin-roi ou la mère castratrice, figures largement développées en psychanalyse. Pour incarner cette figure par exemple, la Nurse Ratched, représentée à l’écran récemment dans une série Netflix éponyme.



Série Les docteurs, 2020, pastels à l’huile sur papier, 29.7x42cm
I care about you, la série ci dessous, parle du milieu du soin mais également du black féminisme. Cette série aux traits enfantins, touche. Le choix des couleurs et cette façon de remplir l’espace employée par Laura fait penser le travail d’Aloïse Corbaz qui ne laissait aucun espace sur ses toiles.
Les écritures sont des souhaits pour un futur métier « plus tard je… », qu’on imagine avoir été écrit par des enfants. Le choix des métiers est naïf quelque part, lorsque plus âgé nous prenons connaissance de la précarité qui accompagne les métiers de femme de ménage et d’aide à domicile. Ces dessins ont une certaine dichotomie symbolique qui frappe : ils font sourire avec une pointe d’amertume, à l’image du rêve et de la réalité.


Série I care about you (2021)
- Ci dessus à gauche : Femme de ménage, pastels à lʼhuile, crayons de couleur et feutres sur papier, 65x50cm
- À droite : Aide à domicile, scotch, pastels, crayons de couleur et feutres sur papier, 29.7x21cm
Le Confort Moderne, Poitiers
Une fois les Beaux-Arts de Caen terminés, Laura part en résidence au Confort Moderne à Poitiers où pendant quelques mois elle travaille dans ce lieu atypique mi Centre d’Art mi SMAC où se côtoient de nombreux artistes d’horizons artistiques très différents. Parmi les rencontres qu’elle y fait : Sands Murray-Wassink (personnalité queer culte de la scène d’Amsterdam depuis vingt ans) et Lise Haller Baggesen (artiste originaire de Chicago qui a notamment fondé le mothernism).
Cette période est marquée par une peinture qu’elle qualifie de « joyeuse ». Elle y réalise notamment son autoportrait. De nouveau, on y voit sa patte régressive où l’on devine chaque trait, néanmoins ancré sur un fond rouge puissant.

Autoportrait, 2023, huile sur toile sur châssis, 65x54cm
Le Confort Moderne est confortable. Elle y est logée, a un atelier immense et touche même une bourse pour l’aider dans l’achat de matériel. Cette résidence est conclue par l’exposition « Rêves en carton » du 24 juin 2023 au 27 août 2023 où elle expose son travail aux côtés de Géromine Gautier, une amie artiste également venue des Beaux-Arts de Caen.
Les œuvres des deux artistes s’entremêlent : on y voit la sculpture caractérielle de Géromine aux sujets très bruts, ainsi que la peinture de Laura. Entremêlées ou bien enlacées. Lorsqu’on s’intéresse au pan de mur ci-dessous on y voit parmi les tableaux, des boîtes œuvres de Laura (photo du bas).



« Rêves en carton », 2023, duo show Laura Rodrigues & Géromine Gautier, crédits photographies Pierre Antoine Studio
Les boîtes
Ces boîtes ont vu le jour aux Beaux-Arts de Caen. Ornées de textes et images, Laura y renferme les objets qui lui font penser au sujet qu’elle a donné à chaque boîte. Elle dédie ces boîtes à des personnes ou des lieux qu’elle aime. Parmi les boîtes exposées au Confort Moderne, il y en a notamment une pour sa mère, une pour Sarah Tritz (artiste dont le travail l’inspire beaucoup) et une pour elle-même. Ces boîtes sont pour certaines exposées ouvertes, d’autres non suscitant directement l’imaginaire et la projection (mais que contiennent-elles?).

Not Shy, 2023, gesso, acrylique, collage, papier de soie sur boîte de chocolats recyclé, 34x10x3cm

SMACK, 2023, aquarelle, scotch, collage sur boîte de gâteau dʼanniversaire, 20x20x10cm
La peinture !
Les trois peintures ci-dessous ont été commencées à Caen et finies à Poitiers. Ce sont les seules peintures sur lesquelles Laura a travaillé pendant aussi longtemps voulant les monter en couches, y ajoutant des détails. Elles ont comme autre point commun d’être inspirées de rêves, dotées d’une narration « oniriquement-poétique ». Leur force est surement l’interprétation possible de chacune des histoires peintes, infinie.

Papa qui pleure, 2023, huile sur toile sur châssis, 92x73cm
Laura rêve de son père dans le bar en bas de chez elle à Caen. Il mange une omelette en pleurant.

Les jumelles, 2023, huile et gesso sur toile sur châssis, 92x73cm
Deux de ses amies se sont transformées en jumelles et boivent un café avec un policier.

La promenade des chiens, 2023, huile et gesso sur toile sur châssis, 92x73cm
C’est une personne non binaire qui promène ses chiens.
Dans la même lignée que ses travaux en tissus de conquête de l’espace, un autre thème revient plusieurs fois dans son travail : la maternité. Ce sujet est retrouvé à différents temps de son œuvre et est né d’une volonté de représenter la femme telle qu’on ne la voit pas souvent en peinture.
Dans ses tableaux, Laura représente une femme qui rêve d’être enceinte ou encore une femme qui accouche. Dans les deux cas, elle est seule, comme autosuffisante. Son corps est son allié et est synonyme de force. Rares sont les peintres qui représentent les femmes enceintes – je pense à Alice Neel notamment qui a su magnifier la grossesse dans ses tableaux mais souvent ancrant ses femmes dans une toile où se déroulent également d’autres histoires. Dans le travail de Laura, c’est la femme qui est sujet.

Vue dʼatelier au Confort Moderne, recherches sur la femme qui accouche

Détail de l’accrochage de diplôme de 5ème année aux Beaux Arts de Caen
Évolution du sujet
Avant que Laura ne se concentre uniquement sur la peinture en entrant aux Beaux-Arts de Paris, le sujet est souvent en lien avec des lectures et des questions qu’elle se pose. Durant sa première année à Paris, elle continue à peindre des images sorties de son imaginaire mais également puisant son inspiration dans une collection d’images qu’elle a nourri au fur et à mesure des années.
« Cette pratique me permet d’avoir la possibilité de me poser moins de questions avant de commencer la peinture »

Les amoureuses, 2022, huile sur toile sur châssis, 65x54cm
Cette toile est inspirée d’une photo argentique qu’elle a prise dans la cave d’une amie. On y voit deux machines à laver dans une pièce dont on ne voit qu’un angle, sur un sol damier. Le titre donne un ton lyrique à cette scène qui paraît quotidienne, banale, dont « le côté politique ne saute pas aux yeux ». Cette toile est nommée après les montres amoureuses de Felix Gonzalez-Torres dont le nom exact de l’œuvre est Untitled (Perfect Lovers), 1991.
Deux ans après la mort de son âme sœur, Felix Gonzalez-Torres imagine ces deux montres identiques disposées l’une à côté de l’autre. Réglées à la même heure, elles trottent synchronisées pendant un temps mais la réalité veut qu’à un moment il y ait un dérèglement technique et que les deux entités ne soient plus synchronisées. Ainsi une s’arrête en premier. Felix Gonzalez-Torres représente la montre dont les aiguilles continuent à trotter, l’amoureux laissé seul.
Cela m’évoque également les vers d’un poème extraits de Notre vie (1946) de Paul Éluard écrit après la mort de Nusch Éluard sa femme dans lequel les vers sont les suivants,
Nous ne vieillirons pas ensemble
Voici le jour
En trop : le temps déborde.
Paul Éluard
Notre vie, 1946
Les sujets que Laura peint sont toujours liés à différentes inspirations complexes allant d’un moment de vie marquant à une tasse de Bosnard ; de l’envie de simplifier une forme telle que la silhouette d’un chien en laisse, à une photo prise avec son téléphone. Néanmoins quelques éléments reviennent souvent dans ses tableaux comme la figure du doudou, le sol damier, son chien Mona, la voiture. La photo ci-dessous prise lors d’un accrochage aux Beaux-Arts de Paris nous laisse entrevoir certains des sujets qu’on retrouve souvent dans son œuvre.


Vue de lʼaccrochage de diplôme de 3me année aux Beaux-Arts de Paris
Pour finir
Lorsque j’ai contacté Laura, elle m’a livré qu’elle avait le sentiment de ne « plus être à l’aise avec sa peinture », nous consacrâmes les dernières minutes de notre entretien à tenter d’élucider pourquoi.
« Je pense aussi que ce sentiment, de ne plus être à l’aise avec ma peinture parle d’autres choses aussi.
Qu’être artiste dans notre société ce n’est pas si simple, c’est beaucoup de travail. À l’école c’est chouette, il y a du monde, on fait des rencontres et les professeurs s’intéressent à notre travail mais après l’école c’est moins simple. »
Nous retrouvons à nouveau d’une façon l’incertitude évoquée par Lou Olmos-Arsenne dans le précédant article. Derrière la glamourisation de la figure du peintre notamment avec l’essor des réseaux sociaux, le monde l’art est marchand, intransigeant et devenu profondément capitaliste.
« Je n’ai pas envie d’être une bouteille de Coca Cola en fait (…) Chercher à décliner toujours la même forme de peinture, ça voudrait dire que je cherche juste à rentrer dans le système capitaliste du monde de l’art. »
Sa sensibilité et son analyse m’a beaucoup touchée. Certains aspects de son oeuvre m’ont fait penser à l’art brut; dans sa spontanéité, ses traits « enfantins » et son émergence naturelle.
Rodolphe Töppfer, qui a beaucoup théorisé l’art brut écrivit que « l’enfant préservé de toute forme artistique, livre un dessin vierge de la volonté imitative, ne cherchant point à copier servilement son modèle. Au contraire, seule l’intention de pensée – l’idée – guide sa main. »
Merci à Laura pour sa douceur.
Vous pouvez retrouver son travail sur son Instagram en cliquant ici.

